La vie parisienne, cette prison dorée nauséabonde
Autrefois, je paniquais dès que j'étais trop serrée contre des gens. Il me fallait absolument un minimum d'espace autour de moi. Juste de quoi me permettre d'être libre de mes mouvements.
Quelques semaines à Paris, dans un métro blindé, et je perds cette agoraphobie. Mais chaque matin, je déteste davantage cette ville.
Serrés les uns contre les autres. Compactés contre des inconnus. Entassés comme du bétail. Je peux à peine respirer. J'essaye de contrôler mon angoisse. Une dame, devant moi, m'impose ses cheveux contre mon visage. Lorsque les portes se ferment, un homme se rue dans le wagon, me poussant violemment contre la masse de personnes. Un autre me donne un coup dans le nez, avec son bras, en voulant s'accrocher à la barre. Moi, je n'ai même plus besoin de me tenir dans le wagon, tellement je suis emprisonnée par cette foule oppressante.
Dans les bouches du métro parisien, mon regard dégage toute la puissance de ma haine. Je hais cette ambiance glauque, cet insupportable métro bruyant qui s'engouffre dans les galeries comme un reptile monstrueux, ces odeurs nauséabondes, ces lumières artificielles blafardes, cette noirceur, ces gens pressés, la couleur grisâtre omniprésente, la misère, la pollution, le mépris, ces troupeaux de ferrailles qui se suivent péniblement, ces trottoirs plein de déchets et de merdes. Sartre avait raison : l'enfer, c'est les autres.
Blasée, triste, pressée, cernée, énervée. Voilà, je suis comme tous les parisiens maintenant. Tout ce que je déteste le plus. Eux qui me dégoûtaient tant. Voilà que je leur ressemble désormais. Voilà que je ressemble à ce que je ne voulais surtout pas ressembler.
Je ne les supporte plus. Alors je ferme les yeux...
Je ferme les yeux, et je m'imagine ailleurs, loin d'ici...
Sur le dos d'un dragon, aux reflets orangés, je survole la capitale. Tout en rugissant toute sa colère, il crache des flammes destructrices qui brûlent tout cet univers urbain, qui me dégoûte de plus en plus.
Parfois, je me projette dans un manoir ancien. Je me réfugie au coin d'un feu de cheminée rassurant. De la fenêtre, je peux apercevoir, tout en buvant un délicieux chocolat chaud, des chevaux qui broutent paisiblement dans la brume du matin. Je m'installe ensuite confortablement dans un fauteuil vintage, et je me délecte des plaisirs de la lecture, avec un vieux bouquin poussiéreux.
Il arrive autrement, que je reste dans un train, mais un train où dehors, il n’y a pas que du noir, des néons à la lumière terne et des rats. Je peux admirer, à travers les vitres, un océan. Un horizon bleu, parsemé d'îlots verdoyants, aux arbres immenses et majestueux. Sur les plages, quelques girafes galopent lentement, comme au ralenti. Elles accompagnent le rythme du train dans lequel je suis, et qui roule, de manière inexpliquée, sur cette mer turquoise.
Je repense à cette autre vie. Je revois les rivages ligériens, où les saules d'un vert argenté se penchent doucement, où les chênes, aux feuilles joliment découpées, me regardent passer avec curiosité. Je me souviens des flots et des tourbillons de mon cher fleuve indomptable et sauvage, qui gonfle et descend selon ses humeurs et ses marées. J'entends les mouettes de l'hiver qui virevoltent et jouent avec le vent, imitant les cormorans. Je respire les bouffés du vent, frais et salées, aux effluves de l'océan, à l’ouest. Je me rappelle quand j’admirais le majestueux éléphant de bois qui prenait vie, et se mouvait lentement, balançant sa trompe et mugissant fièrement, comme s'il respirait vraiment.
Pourquoi est ce que les choses de la vie sont comme ça ? Quand on reste, on rêve de partir. Quand on part, on rêve de revenir. Quant on ne travaille pas, on rêve de travailler. Quand on travaille, on rêve de ne pas travailler. C'est vraiment absurde. Cette prison dorée...