Le cambriolage

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Je suis abasourdie. Plus rien n'existe autour de moi. Un sifflement sourd se bloque sur mes tympans. C'est le silence parmi les plaintes. J'oublie la présence de cette femme rabougrie de trente-cinq ans, qui me regarde, dévastée. Je n'entends pas son flot de paroles cacophonique et sa voix aiguë agaçante entrecoupée de sanglots. Ses repoussantes joues rondes de boulimique sont noires de maquillage. C'est avec elle que je partage cet appartement étroit, au cinquième étage d'un quartier parisien aux alentours de Montparnasse... qui vient d'être dévasté.

J'oublie le désordre, le chaos et la violence qui ont envahi les pièces de notre triste logement. J'oublie mes affaires qui ont été fouillées, jetées, cassées. Je ne retiens que la présence de cet inconnu qui a déjà déserté. Je le ressens qui hante encore les lieux. Spectre cruel et destructeur, qui a violé le lieu de vie et d'intimité, ratissé les secrets, dérobé nos biens. Je me dirige vers ma valise. Je n'entends plus les gémissements incessants de ma colocataire. J'ouvre mon bagage. Rempli et désordonné, il est pourtant vide. Mon bien le plus précieux a disparu. L'ordinateur a disparu. Mon ordinateur. Mon passé, mes travaux, les fichiers, photos, scannes de dessins, documents, travaux universitaires, papiers, informations professionnelles et personnelles, travaux d'écriture personnelles, y compris mes essais... Plus rien. Le néant. Le cambrioleur a volé une partie de ma vie. Plus rien n'est derrière moi. Il a volé mon passé. Il a volé mes travaux. Des travaux que j'aimais tant. J'étais une Pigmalyon qui caressait chaque jour ses écrits et ses songes. Tout est anéanti.

Je ne me contrôle plus. Je ne suis plus moi même. J'agis telle une machine. Mon insupportable colocataire, derrière moi, est désemparée face à ma réaction, et ne sait quoi dire pour me raisonner. J'ouvre brutalement la fenêtre du balcon, avec un geste machinal, brusque et violent. Je grimpe sur le balcon. Je me penche vers le vide. Comme si j'allais sauter. Mais je ne saute pas. C'est ma haine qui éclate et se déverse. Je hurle et j'explose. Mes cris chutent et se fracassent sur les trottoirs de la rue. En bas de l'immeuble de cinq étages, un passant sursaute et me regarde, ahuri. Il est pourtant tellement loin que je n'aperçoit pas son visage.

Mes écrits ont été dérobés. Envolés. Anéantis. Je ne les reverrais jamais. Je ne les récrirais jamais. Alors, voilà. Je recommence. J'écris quelque chose de nouveau. Des cendres même, je renais. De la destruction, c'est la création. D'une mort, c'est la renaissance. D'un adieu, c'est un nouveau départ.